Comment créer un système monétaire démocratique

      

 Pour les besoins de la démonstration, nous supposons une petite communauté à peu près autosuffisante, où chacun s’est spécialisé dans un métier, qui fonctionnait jusque-là par le don et qui décide d’introduire une monnaie. Nous appellerons « richesse » ce qui est effectivement échangé (bien, service, savoir, savoir-faire, tout ce qui représente ou a représenté un travail)  et monnaie, ou argent, ce qui mesure et symbolise cette richesse.

La monnaie est avant tout un instrument de mesure: elle mesure la valeur des richesses échangées de la même façon qu’un mètre mesure les longueurs et doit donc fonctionner comme un instrument de mesure : il faut tout d’abord définir une unité reposant sur un étalon fiable et ensuite les règles de calcul.

Supposons donc que cette communauté se soit mis d’accord sur une unité reposant sur un étalon connu de tous et que ce soit une seule personne qui gère la création monétaire, ce qui permettra d’oublier l’étalon de valeur propre. Nous nommerons § cette unité. Supposons que les valeurs de ce qui s’échange obéissent à la loi de l’offre et de la demande. Il faut pouvoir garder en mémoire ces valeurs et, pour cela, 2 méthodes de symbolisation sont possibles :

La monnaie scripturale : les gains ou dépenses de chacun sont écrits (d’où le nom de « scriptural ») dans un livre de compte (comme dans l’Égypte ancienne ou les SEL actuels) ou à l’intérieur d’un ordinateur comme c’est le cas dans nos comptes en banque. Chacun a un compte où sont marqués en unités positives ses gains et en unités négatives ses dépenses.

La monnaie matérielle qui a pu prendre différentes formes suivant les époques : cailloux, coquillages, pièces métalliques, billets.

Qu’elle soit scripturale ou matérielle, il y a 2 façons possibles de créer de la monnaie : par la dette (monnaie vide) ou pour remplacer la richesse qui vient d’être vendue (monnaie pleine). Nous allons examiner ces 2 méthodes.

Création monétaire par la dette

Examinons ce qui se passe sur une communauté réduite au minimum de 3 personnes: Anatole, Bernard, Camille

Supposons qu’ils aient chacun une richesse à proposer aux autres, et que, pour simplifier, ces richesses soient estimées à la même valeur, 10§.

Anatole voudrait acheter à Bernard, Bernard à Camille et Camille à Anatole.

Comme il n’y a pas encore de monnaie qui circule, il va falloir en créer : nous appellerons OE cet organisme émetteur d’une monnaie matérialisée. Anatole va devoir emprunter à l’OE 10§ (dix unités étalon) ; ces 10§ qui viennent d’être créés n’ont que leur valeur propre, importante si c’est de l’or, beaucoup moins si c’est un billet ou une écriture :  on peut parler de monnaie vide, ou monnaie dette, ou monnaie négative par analogie avec la monnaie scripturale négative) ; ces 10§  mesurent seulement la dette d’Anatole envers la société, dette qu’il s’engage à rembourser en produisant pour la société au moins autant.

Avec ces 10§-, il paye Bernard qui les garde en échange de sa production; ces 10§ représentent maintenant la valeur de la richesse qu’il vient de vendre et lui donnent le droit d’acheter pour la même valeur. Les 10§- vides sont devenus pour Bernard 10§+ pleins alors qu’ils ne le sont pas puisqu’ils doivent être rendus: rien ne distingue  l’un de l’autre.

Bernard va pouvoir utiliser ces 10§+ pleins pour acheter la production de Camille qui les pense pleins aussi.

Camille va utiliser les 10§+ pleins qu’elle vient d’acquérir en échange de sa production pour acheter celle d’Anatole.

Anatole, qui n’a plus rien à acheter va pouvoir rendre les 10§+ qu’il avait emprunté à l’organisme émetteur qui va annuler sa dette et les détruire. (10§+ + 10§- = 0)

Au final, tout l’argent créé par l’OE lui a été rendu, il n’y a plus de monnaie qui circule mais tous les échanges souhaités ont pu se faire et personne n’est en dette envers les autres. Le raisonnement serait le même dans une communauté plus large et si les richesses à échanger n’avaient pas la même valeur; au final, certains resteraient avec de la monnaie pleine et d’autres avec de la monnaie dette mais la somme totale serait nulle.

De ce simple petit exemple, on peut déjà tirer plusieurs conclusions :

_Mettre en circulation de la monnaie dette est source de confusion car elle est matérialisée de la même façon qu’une monnaie pleine alors qu’elle doit disparaitre quand le prêt sera remboursé.

_ Quand la monnaie est créée uniquement sous forme de dette, pour des prêts  sans intérêts, il n’y a plus de monnaie en circulation quand tous les prêts sont remboursés.

_La valeur propre de la monnaie n’a aucune importance puisqu’elle n’est qu’un symbole, qu’elle soit métallique, en or, sous forme de billets ou scripturale, de la même façon qu’il est indifférent que votre mètre soit fait en plastique, en métal ou en platine iridié : l’important est qu’il mesure exactement un mètre.

_Puisque cette monnaie n’a pas la même valeur que la richesse échangée, son utilisation repose sur la confiance qu’elle n’est pas contrefaite, que sa valeur restera stable et qu’elle ne pourra pas être refusée en paiement d’une richesse de valeur équivalente. La communauté doit ériger des lois pour garantir ces 3 points.

Mais, dans notre exemple, nous avons oublié quelqu’un : celui qui fabrique cette monnaie ou tient les comptes fait un vrai métier au service de la collectivité et mérite d’être rémunéré : comment est-ce possible ?

Première idée: en prenant un intérêt sur la somme prêtée:

Que va-t-il se passer? Anatole  emprunte 10§- mais devra  rendre 11§+.Il achète la production de Bernard en lui donnant les 10§, qui achète celle de Camille, qui achète à Anatole. Celui-ci se retrouve avec ses 10§+ prêtés qu’il peut rendre mais pas le 1§+ d’intérêt car celui-ci n’a pas été créé. Même s’il avait quelque chose à vendre pour 1§, personne ne pourrait lui acheter sauf en empruntant ; mais c’est ce dernier qui ne pourrait pas rembourser son emprunt.

Pour qu’un système monétaire où la monnaie est créée uniquement sous forme de dette puisse fonctionner dans une communauté fermée, il est nécessaire que l’organisme qui crée la monnaie ne prenne pas d’intérêts sur les prêts qu’il accorde.

Deuxième idée: en levant des impôts puisqu’il travaille pour la communauté, il est normal que chacun participe

Problème : si l’argent est créé uniquement sous forme de dette, quand  tous les emprunts sont remboursés, il n’y a plus d’argent en circulation et il est impossible de lever des impôts.

troisième idée: qu’il se paye lui-même par création monétaire: il mérite que l’on crée de la monnaie pour lui puisqu’il a fourni un travail, c’est la collectivité qui est en dette envers lui et qui va le rembourser en lui fournissant des richesses contre cet argent créé; C’est ce qui se serait passé s’il n’y avait pas d’argent: quand quelqu’un travaille pour le collectif, d’autres se chargent de le nourrir (au sens large, c’est-à-dire lui fournir ce dont il a besoin). Là, certains individus du collectif vont devoir produire un peu plus pour lui mais en s’enrichissant, ce qui est normal puisque toute production vendue mérite sa symbolisation en monnaie. Contrairement à ce qui peut sembler d’une logique imparable, l’impôt sur le revenu pour financer ceux qui travaillent pour la collectivité (ou sont pris en charge par elle) est une double peine car nous les nourrissons 2 fois : une fois en diminuant notre salaire (c’est à dire en ayant produit plus pour d’autres), une deuxième fois en produisant pour eux qui nous paieront avec l’argent que nous leur avons donné ; et ceux qui ne produisent pas pour eux auront été obligés de produire plus dans leur spécialité, inutilement, pour payer l’impôt. L’erreur du raisonnement vient du fait que nous avons pris l’habitude de raisonner d’abord sur l’argent  alors qu’il convient de raisonner d’abord sur la façon dont nous voulons que s’échangent les richesses pour y adapter ensuite le fonctionnement monétaire. Cela n’est valable , bien sûr, que si la collectivité est capable de satisfaire les besoins de tous, en étant autosuffisante ou en ayant des balances commerciales équilibrées. Des impôts ne peuvent être levés que lorsqu’il y en a qui deviennent trop riches par rapport à d’autres pour aider les plus pauvres. Ces impôts viennent alors en déduction de la création monétaire nécessaire.

Ceux qui travaillent pour la collectivité ne peuvent être payés que par création monétaire et ce jusqu’à ce que la masse de monnaie pleine soit suffisante pour pouvoir lever des impôts. 

Création monétaire pleine

Nous venons de démontrer qu’un système monétaire ne peut pas fonctionner pour tous si la monnaie n’est créée que sous forme de dette : il faut obligatoirement de la création monétaire pleine, au moins pour rémunérer ceux qui travaillent pour la collectivité ; peut-on alors imaginer un système où il n’y ait que de la monnaie pleine ?

Comme personne n’a de monnaie au départ, il faut donner à chacun uniquement ce qu’il a besoin de dépenser : cet argent ira donc dans les mains de quelqu’un qui a donné une richesse et méritera donc d’avoir été créé comme monnaie pleine.

Dans l’exemple précédent, si chacun a besoin de dépenser 10& dans l’exercice, il faudra créer ce qu’on pourrait appeler une « allocation de base par création monétaire » de 10& : chacun achète ce dont il a besoin avec ses 10& pleins et personne n’est en dette. Si tout le monde a vendu pour la même somme, chacun se retrouve à la fin de l’exercice avec 10& comme au départ et il n’y a pas besoin de nouvelle allocation pour l’exercice suivant.

Mais la situation où chacun produit autant qu’il dépense est trop idyllique : en réalité, certains vont produire et échanger pour plus que leurs besoins et d’autres pas assez. Supposons dans notre exemple que la richesse de Bernard n’intéresse personne, tous achètent à Camille qui peut produire pour tous et n’achète qu’à Anatole : à la fin de l’exercice, Anatole a 10&, Bernard 0& et Camille 20&. Dans l’exercice suivant, Bernard ne pourra rien acheter alors qu’il a toujours les mêmes besoins et n’est pas vraiment responsable du fait que personne ne lui a acheté : il faut donc recréer 10& mais rien que pour lui : si on en créait aussi pour les autres, on n’est pas sûr qu’ils le dépenseraient. Si Bernard peut produire dans l’exercice suivant, tout rentre dans l’ordre, pas besoin de nouvelle création. Par contre, si sa situation d’endettement envers la société se prolonge, il faut choisir entre 3 solutions : l’exclure, l’aider à produire, ou le faire bénéficier d’une aide sociale. Si nous sommes dans une société solidaire, nous choisirons les 2 dernières solutions. L’aide sociale par création monétaire demande aux autres de produire davantage mais ne leur coûte rien en monnaie, elle leur permet au contraire de s’enrichir davantage en produisant plus.

Pour éviter l’argent-dette, nous devons donc créer un « revenu social de base » destiné, avec ou sans conditions, à ceux dont le revenu n’atteint pas le revenu minimum nécessaire pour satisfaire leurs besoins fondamentaux. Ce revenu est financé par création monétaire, n’affecte pas le revenu des autres et leur permet au contraire de s’enrichir en produisant plus. Sans conditions, il permet à ceux qui le désirent de ne pas travailler pour les autres! Mais pourquoi pas si cela ne lèse pas les autres et s’il n’y a pas besoin de tous pour produire ce qui est nécessaire à tous. (Actuellement les aides sociales sont attribuées sous conditions et, surtout, sont financées par l’impôt et non par création monétaire). Pour éviter les fraudes, il serait nécessaire alors que la monnaie soit uniquement scripturale et que chacun ne puisse avoir qu’un compte. Il reste cependant une source d’injustice : celui dont le revenu est légèrement supérieur au RSB ne touchera rien alors que celui qui n’a rien échangé touchera presque autant que lui. D’autre part, toute cette monnaie créée, aussi bien pour le RSB que pour ceux qui travaillent pour la collectivité va finir par rendre ceux qui produisent beaucoup trop riches. On peut donc imaginer un système où le revenu de base serait universel, délivré à tous sans conditions, mais où tout revenu supplémentaire serait imposé selon un barème progressif,  ces impôts venant en déduction de la création monétaire nécessaire. (Voir le chapitre « le revenu de base dans un sytème monétaire démocratique »)

Conclusion

La monnaie n’est qu’un symbole de la valeur de la richesse qui vient de s’échanger. Sa valeur propre n’a aucune importance mais, pour qu’elle soit fiduciaire (qu’on ait confiance en elle), il faut des lois qui garantissent que sa valeur soit stable, qu’elle ne puisse pas être refusée pour un achat et qu’elle ne soit pas produite par des faux-monnayeurs, sans richesse associée. Elle peut être créée sous forme scripturale  ou matérielle soit en argent-dette, soit  en monnaie pleine. Un système monétaire où la monnaie est créée uniquement sous forme d’argent dette ne peut fonctionner, il faut soit un système mixte où, par ailleurs, de la monnaie pleine est créée pour rémunérer ceux qui travaillent pour la collectivité et les missions collectives, soit un système entièrement monnaie pleine fonctionnant avec un revenu de base universel sans conditions financé par création monétaire et impôt.

 

Mais qui peut être habilité à créer cette monnaie ?   

 

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